7 – Les bobards


Mille mensonges valent une vérité

À moins que vous soyez un mystificateur de première classe ou que votre cible soit particulièrement crédule, les mensonges importants, ceux qui ont le pouvoir de renforcer la confiance et de cimenter les relations ne prendront pas immédiatement, il faudra du temps, de l’énergie, et du doigté, surtout si vous tombez sur quelqu’un de méfiant.

La bonne nouvelle est que nos camarades humains n’évaluent généralement pas leurs pairs sur leurs actes mais plutôt sur leurs paroles. Le blabla nous touche : chantez-nous la chanson que nous avons envie d’entendre, nous danserons.

Donc vous n’avez pas vraiment besoin d’aimer quelqu’un pour qu’il pense que vous l’aimez. Pas besoin de l’approuver pour qu’il pense que vous l’approuvez. En revanche, il faut le dire et le répéter, y compris et surtout de manière non sollicitée. 

Raoul est en couple avec Patricia. Raoul n’aime pas vraiment Patricia qu’il trouve laide et ennuyeuse, mais il a besoin d’elle pour lui faire à manger le soir, s’occuper des gosses et avoir une maison et des fringues propres et rangées. 

Alors, plusieurs fois par jour, du lever au coucher, Raoul déclare son « amour » à Patricia. « Je t’aime » lui dit-il.  « Je t’aime le lundi, je t’aime le mardi, je t’aime le mercredi. » Peu importe que Raoul passe l’essentiel de son temps libre avec des filles de joie ou au bistrot avec ses potes, peu importe qu’il ne lève jamais le petit doigt pour s’occuper de ses propres gosses, Patricia croit ce qu’il lui dit, et le croit d’autant plus qu’il le lui répète chaque jour. 

Un mensonge répété mille fois devient vérité. 

Dites « Je t’aime » suffisamment de fois à n’importe qui, il finira par le croire.

Si vous conditionnez bien votre cible, vos actes auront beau être en totale contradiction avec vos mots, on vous croira.  

Cette dichotomie entre les paroles et les actes peut par exemple être d’un grand secours pour échapper à des soupçons ou à des accusations. 

Josiane qui est sans le sou et trop fainéante pour travailler vole régulièrement son amie Daphné, prospère et fortunée : parfum, bijoux, vêtements, argent… Lentement mais sûrement, tout y passe, jusqu’au jour où Daphné s’interroge : « Mais voyons, où est passé le joli bonnet en alpaga de l’hiver dernier ? On me l’aurait volé ? Mais qui donc ? »

Ce n’est évidemment pas sur Josiane que les soupçons vont porter, puisque Josiane répète ad nauseam à Daphné qu’elle est « sa meilleure amie », et Daphné se dit qu’elle serait bien ingrate d’accuser sa meilleure amie, les amis n’agissent pas ainsi voyons !  Cela ne peut donc être que Cristina, la servante philippine qui pour ce forfait imaginaire perdra sa place, tandis que Josiane déplorera en chœur avec Daphné la malhonnêteté du monde moderne et la difficulté à trouver du petit personnel de qualité.

Croire au déni

Avec la question du mensonge se pose aussi celles de ses limites. Jusqu’où aller sans perdre sa crédibilité ? Tout dépendra de votre cible et de la confiance que vous aurez réussi à lui inspirer, mais dans tous les cas, ne sous-estimez jamais le pouvoir du déni !

Plus votre cible se sera impliquée dans la relation, quelle qu’en soit la nature, plus elle aura misé sur vous en donnant de son temps, de son énergie, de ses moyens ; plus elle aura de mal à croire ou à accepter l’idée qu’elle est dans l’erreur, et donc que vous êtes en train de l’entuber, c’est la théorie de l’engagement. 

Le pouvoir du déni est tel, que même si un proche bien intentionné de la victime tente de la prévenir d’une entourloupe probable, il sera rejeté, considéré comme un oiseau de malheur, un jaloux, un mesquin et au final un ennemi.

Prenons l’exemple d’Odile, créatrice et dirigeante d’une fructueuse entreprise de tricot numérique qui s’est trouvé dans ses employés un amant de vingt ans son cadet : Marcello. Marcello est beau, Marcello est fort, et Marcello lui coûte très cher : vêtements, cadeaux, restaurants, voyages… 

Mais voilà, Odile pense que Marcello la comprend et qu’il l’aime.  

Marcello lui parle de sa beauté intérieure, de la fleur délicate qu’elle ne cessera jamais d’être, de son esprit brillant et de ses fines attaches. Et qu’importe si Marcello lui coûte une fortune, Odile se dit qu’elle est bien chanceuse de pouvoir dépenser si agréablement ses millions. 

Entre en scène Saturnin, ami proche et confident d’Odile. Saturnin n’est pas un crétin et flaire rapidement le loup. Après quelques hésitations pudiques, il s’en ouvre à Odile qui le prend très mal : allons donc, voilà que son prétendu meilleur ami s’attaque à son bonheur, voilà qu’il la juge et voudrait la priver de sa béatitude.

« Saturnin est un vieux garçon jaloux qui ne supporte pas que je m’en sorte mieux que lui, que je le dépasse, que je sois enfin aimée/heureuse/comblée… Il veut me tirer vers le bas ! »

  Odile accuse Saturnin d’être envieux, de l’étouffer, d’avoir joué double-jeu et même de l’avoir empêchée de s’épanouir toutes ces années où il se prétendait son ami.

Vous êtes l’entubeur, le Marcello de l’histoire, et il vous faudra aller dans le sens de votre Odile en accablant Saturnin : « De toute façon, il m’a toujours inspiré la méfiance, il n’est probablement pas ce qu’il prétend être, et de toute évidence il n’est pas à votre hauteur ma chère, voilà pourquoi il essaie de vous tirer vers le bas. »

Votre Odile en sera rassurée et continuera à miser sur vous, tout simplement parce que son investissement est à ce stade trop important pour qu’elle fasse marche arrière, parce qu’il serait trop coûteux et douloureux de tout perdre, et que l’idée de se faire enfler à ce point serait insupportable pour son égo. 

Le déni est sa meilleure option et votre meilleur ami.

Que ce soit dans un cadre amoureux, professionnel, amical, familial ou autre, une personne dans le déni pourra tolérer à peu près n’importe quoi, et surtout tolérer de plus en plus à mesure que croît son engagement, à la merci d’un cercle vicieux auquel s’arracher sera extrêmement douloureux.

Le gaslighting

Ce mot barbare désigne une méthode très prisée des sociopathes et autres manipulateurs. L’idée en est très simple, faire douter l’autre de la réalité en le faisant questionner ses sensations, souvenirs, actes, paroles… À court terme ça peut ressembler à un simple mensonge, avec la répétition et le temps cela peut devenir un outil de contrôle redoutable qui provoquera anxiété, perte d’estime et de confiance en soi, impossibilité à agir/décider, dépendance, confusion et in fine folie.

– Comment gaslighter quelqu’un ?

Comme pour toute forme de conditionnement ou de lavage de cerveau, stratégie et […]